Survivre à l’hôpital: Le téléphone

Allez, pour varier un peu, voici un “survivre à l’hôpital” audio, fruit de mes innombrables appels estivaux en régulation pour tenter de caser-chercher-rapatrier un patient.

Concept honteusement piqué à François Pérusse

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Faut être très gentil avec cousin Blado

Monsieur Bladovic est arrivé en réanimation une nuit. Accident de chasse. A Bondy. Dans un parking.

Au fil des années, j’ai pris l’habitude de ne pas faire le difficile avec les excuses bidons de patients en mauvaise posture.« Vous étiez tout nu dans votre cave et vous vous êtes assis par mégarde sur une carotte ? Oh ben ça c’est pas de chance, quand même !

Donc accident de chasse dans un parking, vous pensez si je prends sans broncher.

Je n’ai pas vu Monsieur Bladovic arriver, par contre, j’ai vu les 20 Mercedes et la centaine de Bladovic’s dans les couloirs le lendemain matin.

C’était déjà du bel accident de chasse, avec deux balles au sanglier dans l’abdomen. Monsieur Bladovic avait passé pas mal d’heures au bloc, d’où il était ressorti allégé de plusieurs mètres de grêle, de tas de bouts en moins et de drains en plus.

Monsieur Bladovic trônait dans son lit, étalant voluptueusement ses 120 kilos. Avec les quinze centimètres de sonde d’intubation qui dépassaient de sa moustache, il ressemblait à un parrain adipeux de seconde zone machouillant un cigare cubain, affalé dans un matelas gonflable au milieu d’une piscine vulgaire. Je l’aimais déjà.

Autour de lui, une bonne vingtaine de disciples guettaient avidement le réveil du boss. Pour hâter la guérison, l’icône d’un saint quelconque était collée sur son épaule, tandis que la femme du patron lui versait de l’eau bénite sur la tronche en demandant à Marie de bien vouloir gérer le problème avec son Fils et le Saint-Esprit, amen.

En quelques secondes, j’ai compris que ma vie professionnelle allait être relativement compliquée les prochains jours. J’étais optimiste.

Deux mois. Pendant deux mois, une bonne partie de la Blado’s family a campé jour et nuit dans la salle d’attente, bloquant les couloirs pendant les transferts au scanner ou au bloc, débarquant à l’improviste à quinze dans la chambre, des nourrissons braillards dans les bras.

Oh, sinon ils étaient gentils, hein, jamais de menaces flagrantes, juste un pauvre petit sourire :« Toi très gentil avec cousin, hein? ». Ah ben oui, ok, moi très gentil alors. Moi d’autant plus gentil que le gars qui m’a dit ça avait un chapeau. Or, m’avait confié un aide-soignant spécialiste, « Les gars qui ont les chapeaux, c’est les boss, tu les fais pas chier« .

Et puis chapeau ou pas, la famille connaissait chaque membre de l’équipe, son planning, sa voiture et son adresse personnelle, ce qui nous incitait plutôt à être sympa avec Cousin Blado.

Le fils de Monsieur Bladovic était très malin : au prix d’un effort cérébral extrême, il avait un jour conclu qu’il existait un rapport plus ou moins direct entre les informations affichées sur l’écran du scope et l’état de santé de son papa.

Comme il ne savait pas lire, il s’exprimait en codes couleurs, ce qui pour les non initiés posait quelques problèmes de compréhension. J’ai finalement compris que le vert, c’était la fréquence cardiaque, le rouge la pression artérielle, etc.

Comme fiston appelait toutes les nuits (quand il ne dormait pas dans la salle d’attente), toutes les nuits, la conversation ressemblait à peu de chose près à ça :

- La réanimation bonsoir ?
- Comment y va le rouge ?
- Pardon ?
- Oh ! Comment y va le rouge !
- Quoi le rouge ? Vous êtes qui ?

C’était généralement le moment ou je saisissais le combiné :

- Alloooooooo…
- Le rouge ! comment y va le rouge ?
- … Ben le rouge y va bien …
- Et le vert ? Comment y va le vert ?
- Ah ben le vert y va pas mal non plus, hein.
- Et le blanc, comment y va le blanc ?
- Aaaah le blanc se porte comme un charme cher Monsieur !
- …
- …
- Y va bien ou y va pas bien ?
- Ouais, y va bien le blanc…
- tût tût tût…

"Comment y va le vert ?"

Un malin, vous dis-je.

Un jour, j’ai tenté une variante, qui consistait simplement à dire la vérité. J’ai eu le malheur de répondre que le blanc il allait pas très bien. Il était 3 heures du matin.

A 3h15, l’interne arrive en courant : « Putain il se passe quoi avec la température de Bladovic, bordel ? »

« Arrête de gueuler comme un con au milieu des chambres, et rien n’a changé depuis que tu es parti te coucher, putain toi-même« , rétorquais-je. Oui, je suis plus courageux avec les internes qu’avec les Bladovic’s.

Quelques minutes plus tard, j’ai eu l’explication : Paniqué, Gros Malin a appelé un gars au chapeau-qui-a-appelé-notre-chef-de-service-qui-a-appelé-le-sénior-de-garde-qui-a-bippé-l’interne.

Tout ça parce que « le blanc, y va pas bien. »

Pendant un mois, j’ai été complice, comme beaucoup : je n’ai jamais osé opposer un non franc et massif à leur manque total d’intérêt pour tout ce qui pouvait ressembler de près ou de loin à une règle de vie en société.

Oh, j’ai bien tenté d’expliquer que non, un onguent fait maison sur une stomie ce n’était pas une bonne idée, que les couvertures étaient plutôt à usage des patients que pour équiper la salle d’attente, ils opposaient une telle inertie que j’ai assez vite renoncé.

Ah, si, une fois j’ai jeté un quignon de pain et une bouteille dégueulasse. Grosse erreur, il paraît que j’ai balancé le corps et le sang du Christ. La boulette.

C’est un gars au chapeau qui m’a expliqué en vague français que si la prochaine fois je pouvais m’abstenir, la mama serait contente. Parce là, elle était vachement pas contente, la mama, que je balance son petit bricolage. Dans le sac jaune, en plus. Moi, l’ancien scout de France !

Finalement, Monsieur Bladovic est sorti vivant de réanimation, après avoir failli mourir trois ou quatre fois. Dans ces moments, je plaignais un peu mon chef de service, seul, entouré d’une vingtaine de gentils cousins.

A sa manière de regarder ses pieds, je crois que lui aussi, il était au courant pour le coup des chapeaux.

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C’est plus comme avant

Être infirmier(e), ça use, ça use. Exemple avec une matinée de boulot:

TROIS MOIS DE DIPLOME D’ETAT INFIRMIER:

6h50: Marie prend l’escalier, puisque l’ascenseur est en panne. Elle ne sait plus trop si elle est arrivée ou si elle est au 5ème.

7h30: Arrivée dans le service: Salut les copines! Marie dit bonjour à tout le monde, parce que c’est normal.

8h30: Le commercial de chez Acupan®, dents blanches et costard moutarde, explique que si les patients vomissent, ce n’est pas la faute du labo, mais celle des infirmières. Marie dégaine son 4 couleurs et note tout ça dans son répertoire Clairefontaine, juste à côté de « Potassium : pas en IVD sinon mort »

9h00: La cadre aimerait que Marie assiste demain à la formation « empathie et résilience, quelle symbiose efficiente pour le Plan Hôpital 2012? » Marie dit oui. Elle aime bien les formations, et puis il faut s’impliquer.

9h30: Marie trouve la prescription suivante: « uhjh jghf 3″( »4( khbk kjbkhg ». Elle se met à la recherche du médecin prescripteur, elle ne comprend rien.

10h00: Petite pause: ouf! Marie ouvre Closer.

VINGT ANS DE DIPLÔME:

7h10 Odile se hisse péniblement jusqu’au 6ème étage en maugréant. Le numéro a disparu depuis longtemps, mais elle sait que c’est le sixième étage parce que c’est là qu’un inconnu a écrit  »j’aime baisé les salloppes » D’ailleurs, il a écrit ça dans à peu près tous les hôpitaux parisiens.

7h45: Arrivée dans le service (elle avait du mal à enfiler ses bas à varices). Un bonjour à Jeannette, un bonjour à Martine, c’est bien suffisant. Les jeunes sorties du DE, elles croient tout savoir, et puis c’est plus comme avant. C’est plus comme avant quoi? C’est plus comme avant, c’est tout.

8h30: Le commercial Acupan® arrive, avec des croissants, des stylos et explique que 347 études prouvent que leur médicament n’est pas plus gerbogène qu’un placebo, en tout cas chez le singe rhésus. Odile ricane, et prend quatre stylos. Plus une balle anti stress. Plus trois croissants, qui se marient parfaitement à la gelée de groseille de l’hôpital.

9h00: La cadre, qui n’ose plus vraiment lui parler, aimerait que Odile assiste demain à la réunion: « accréditation Version 5, 3 jours pour inventer des protocoles ». Non.

9h30: Michel, le PH qu’Odile-a-connu-chef-connu-interne-connu-externe prescrit « kkb_èç_-è(‘ _59BMKJ OI ». L’étudiante infirmière est dubitative. Odile met elle-même en route l’antibiotique, 1 gramme fois 4 en soupirant. C’est pourtant clair, non? Elles ne savent plus rien ces élèves.

10h00: Petite pause : Odile en profite pour choisir ses prochaines vacances Assistance Publique et les jouets Assistance Publique de ses enfants (nés à l’Assistance Publique).

L’hôpital, c’est bien, mais ça peut rendre un peu con quand on reste trop longtemps au même endroit sans se poser de questions. Spéciale dédicace à Odile.

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[Survivre à l'hôpital] Boire un café c’est compliqué

On ne s’en rend pas toujours compte, mais à côté du rituel du café à l’hôpital, la cérémonie japonaise du thé à l’air d’un dîner chez Flunch. Étudiants ou nouveaux arrivants, huit règles à respecter pour que votre vie ne devienne pas un enfer.

  • Les tiroirs ou armoires sont les territoires inaliénables de différentes équipes qui souvent se haïssent. N’ouvrez jamais l’armoire de l’équipe du matin s’il est 14h30. Jamais.
  • N’ouvrez d’ailleurs aucun tiroir ou armoire.
  • Vous avez environ 3 jours devant vous pour acheter du Carte Noire avant d’être étiqueté « gros pingre »
  • Acheter du café ne sert à rien. Ce qui compte c’est de montrer que vous avez acheté du café.
  • Les dosage sont infiniment précis, à une tasse prêt. Si vous squattez, qu’il n’y a plus de café quand Marie Claude arrive, vous êtes mort.
  • Ça fait 25 ans que Marie-Claude a la même tasse « Sans Haldol la fête est plus folle » offerte par un labo. Vous vous faites prendre en train de boire dedans, vous êtes mort.
  • Si vous amenez votre tasse, tout le monde boira dedans.
  • Vous vous devez de réussir du premier coup le test de la tasse: Si vous utilisez une tasse que vous laissez sur la table sans la laver, votre séjour sera un enfer. Si en plus c’est celle de Marie Claude, ne revenez pas dans cet hôpital, ça ne sert à rien. Cassez-vous loin.

    Vous avez réussi et faites partie des « anciens », si:

    • Vous ne pouvez rien manger ou boire sans déposer deux morceaux d’essuie-mains sur la table.
    • Vous êtes capable de transformer n’importe quoi en filtre à café.
    • Vous ne tolérez pas qu’un connard d’interne boive dans votre tasse, parce que c’est votre tasse.
    • Vous tartinez votre mini pain rassi de beurre doux fondu et de gelée de groseille avec un couteau tordu et vous trouvez ça bon.
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    Marketing et auscultation pubienne

    brudzinski Dans deux jours, je saurai si je rentre définitivement du côté obscur de la Force, si j’ai le droit de quitter ma tenue en papier qui gratte pour une tenue bleue en tissu avec des poches. Ou alors, dans deux jours, je ne me nourrirai plus que de BN, en regardant l’intégrale des Cités d’Or.

    A part ça, les stages continuent. Comme je ne suis plus très motivé et qu’il faut bien tuer le temps, je lis. Seulement, il est absolument hors de question de potasser le moindre cours et que je n’ose toujours pas apporter ma fabuleuse collection de SAS au bloc, je dois donc me contenter de la bibliothèque du département d’anesthésie.

    Je cherche des articles rigolos. Pas facile, entre Anesthetics Rapidly Promote Synaptogenesis during a Critical Period of Brain Development et Effects of Remifentanil on Convulsion Duration and Hemodynamic Responses During Electroconvulsive Therapy: A Double-Blind, Randomized Clinical Trial de trouver quelque chose de léger et rafraichissant.

    Je suis donc particulièrement fier de vous présenter ici même le diagnostic de fracture diaphysaire de fémur par auscultation du pubis.

    Comme la revue avait été méticuleusement surlignée par un interne en vue du staff du lendemain, je n’ai pas pu la piquer. Et vu l’œil torve de la secrétaire du département d’anesthésie devant ma tenue XXL en papier et mon badge fait main, j’ai prudemment évité toute tentative de photocopillage.

    J’ai donc courageusement recherché sur google “auscultation pubis”. Oui, courageusement, puisqu’il faut d’abord se taper les 853 résultats à tendance SM Gore ou les forums des hypocondriaques avant de trouver quoi que ce soit de vaguement médical.

    L’auscultation pubienne, donc. Il s’agit de compléter le diagnostic clinique de fracture de fémur par un examen simple, qui nécessite un stétho et un pubis. Le test consiste à placer la membrane du stéthoscope sur le pubis et de percuter chaque rotule avec les doigts. Le test est positif si à l’auscultation le bruit de conduction osseuse est abolie ou diminuée du côté touché par rapport au côté sain, négatif si l’auscultation est symétrique.

    A priori, ça marche pas mal (sensibilité 82.7% / spécificité 87.7%). Ca marche aussi à travers plusieurs couches de vêtements. A travers un jean, je confirme, pouc, pouc, c’est symétrique, ça marche, mes fémurs pètent la forme.

    Le titre de l’étude était “Diagnostic clinique des fractures du fémur, évaluation d’un test facile et méconnu”. Vous trouverez même ici le mémoire de DIU de médecine et secours en montagne de l’auteure principale. Bon. Caroline (vous permettez que je vous appelle Caroline?), le problème, ce n’est pas le test. Il est super ce test, vraiment. Mais s’il est décrit depuis 1846 et qu’il est si peu utilisé, c’est parce qu’il y a deux problèmes.

    Premier problème: les gens, en particuliers les hommes, n’apprécient guère qu’on leur ausculte le pubis. C’est comme ça disons qu’on approche carrément de la zone de stress intense. Je suppose que c’est vous en photo page 6 de votre mémoire, en train d’écouter les rotules d’un pote. Je vous assure que derrière ses lunettes de soleil, il ne fait pas le malin.

    Deuxième problème, probablement le plus important: Vos confrères, Caroline, aiment écrire des compte-rendus carrés, optimisés à fond depuis leurs années d’externat. Ils ont développé un langage bien à eux qui leur permet d’être reconnu à la première phrase. Rien ne doit dépasser, tout doit être lisse, propre et bien rangé, tout style personnel ou blagounette est interdit. Prenons un exemple. Parmi ces trois tests, seuls deux font partie des clichés médicaux pour un urgentiste: “Glasgow = 15”, “Apgar = 10”, “auscultation pubienne= OK”. Vous commencez à voir où je veux en venir? Vous sortez des clous, vous êtes source potentielle de sourire en coin, pas bon.

    Donc Caroline, si vous voulez que votre test soit adopté par les urgentistes, une seul solution: lui trouver un nom. Au début, Brudzinski avait appelé son célèbre test de recherche d’un syndrome méningé “test-de-quand-le-gars-tu-lui-bascule-la-tête-en-avant, ben-les-jambes-se-plient.” Ca avait moyennement bien marché. Il a alors choisi de le baptiser de son propre nom, et là, bingo, tout le monde a repris. C’est du marketing médical, il faut que ça fasse sérieux. Choisissez donc un nom facile, ou encore mieux, un acronyme incompréhensible, du genre BPAT (Bi Patellar Auscultation Test). Là, c’est la gloire assurée, au milieu de SCA ST+ , ACSOS et HBPM.

    La prochaine fois (dans 6 mois, dans un an?) j’évoquerai la douce poésie des métaphores médicales. Ou tout à fait autre chose.

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    Joe le stagiaire et Francky

    14491 Je ne sais pas comment j’ai pu devenir infirmier.

    Je suis arrivé là après avoir fait du droit. Et du mime. Oui, c’est la magie de la fac. Je ne savais pas ce que je voulais faire mais je rigolais bien. J’ai probablement perdu quelques neurones et un chouilla de fonction hépatique dans l’affaire, mais ça valait sacrément le coup.

    Et puis je suis arrivé dans un Institut de formation, en plein cœur d’un hôpital très gai dédié à la rééducation. Passage d’un amphi de 800 personnes à une promo de 80. Avec les premiers jours notre prénom inscrit sur une feuille A4 pliée en deux. “Je m’appelle Thomas, je veux devenir infirmier parce que… parce qu’euhhhhhhhh… Je m’appelle Thomas.”

    Je me souviens encore du premier cours. J’ai appris que l’homme était un être “Bio-Psycho-Socio-Culturel”. Bon.

    Deuxième cours, les “besoins fondamentaux” de Virginia Henderson. Mouais. La dévotion totale pour ce concept m’a toujours un peu gonflé. Alors que Florence Nightingale, ça c’était de l’infirmière. En plus elle a son nom sur toute une flotte d’avions de l’US Army. Je sais, ce n’est pas l’argument du siècle, mais quand même.

    Puis est arrivé le premier stage, la première tunique col mao, le premier paquet de clope dans la tunique. Et le premier stylo quatre-couleurs, Adam, digne ancêtre d’une lignée d’environ 4236 quatre-couleurs.

    Le premier stage a été le plus miteux. Long séjour dans un hôpital merdique. “Long séjour.” Encore un terme à mettre dans la liste dégoulinante et sirupeuse du politiquement correct médical avec “non-voyant” et “sénior”. Paraîtrait qu’il a été rénové depuis, mais même pour deux fois le salaire habituel je n’y remettrai pas les pieds. Pour trois fois, oui, quand même. Un hôpital pourri, donc, avec des gens méchants dedans. Avec comme prénom, au choix, “le stagiaire”, “le stagiaiwe” ou Joe, l’équipe ayant décrété que je ressemblais vaguement à Joe Dassin. Connasses.

    Donc 10 toilettes-complètes-au-lit (toilettes de séniors, souvent non-voyant et non-comprenant). Pas d’encadrement, pas de pauses, ou alors en cachette. Un référent, quand même: Roger, petit coq de basse-cour, sorte de sous-Francky Vincent, avec la moustache et les bagouzes. Je l’ai détesté à la première seconde. Il me l’a rendu au centuple. D’abord parce que je sais pas faire les lits au carré.
    Bon, que j’explique aux âmes pures lectrices de ce billet, qui ont un métier normal: Le lit au carré, c’est la base. Faire un lit à deux, c’est une espèce de chorégraphie muette névrotique. Deux soignants face à face, en synchronisation totale. Normalement c’est le moment où l’on demande à l’autre qui couche avec qui dans le service. Mais là, non, personne ne parlait à Joe le stagiaire. Et moi, je n’étais jamais synchro. J’avais retenu à peu près le principe, mais pour une raison étrange, je n’étais capable de faire les coins au carré qu’en me mettant du côté droit du lit. Ce qui m’imposait une stratégie de positionnement très évoluée, qui consistait essentiellement à me précipiter du bon côté dès l’ouverture de la porte.

    Les poubelles étaient des corbeilles à papier de bureau, qui débordaient de merde. Pas grave, “les microbes ne volent pas”, me disait Roger-Francky, avec une ton me donnant envie de l’étrangler doucement avec sa chaine en or Dolce Gabbana tout en lui pétant méthodiquement les dents avec ses bagues. Après quoi, il partait déguiser ceux qui pouvaient encore marcher avant le déjeuner, couettes pour les vieilles, casquette à l’envers pour les vieux. Ha-Ha-Ha. Pendant ce temps, je donnais à manger une mixture prévomie relevée au Rivotril à des déments en position fœtale, les rares fruits ou gâteaux étant piqués par le personnel, “pour éviter les fausses routes”.

    Finalement, je ne lui ai rien fait bouffer, à Roger, il m’a juste dit que je n’étais pas du tout fait pour être infirmier et que je ferais mieux d’arrêter tout de suite. J’ai failli l’écouter. Mais arrêter des études à cause de Franky Vincent, c’est dur pour l’égo. J’ai continué.

    Le deuxième stage consistait essentiellement à rouler des pétards pour des tétraplégiques. Ca c’est beaucoup mieux passé.

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    Mi-madeleine, mi-lézard

    untitled Je suis mi madeleine, mi-lézard. Ne rigolez pas, c’est très fatiguant, et ça suscite pas mal d’incompréhension autour de moi.

    Je pleure devant ET, je suis même capable d’avoir les yeux humides devant à peu près n’importe quoi. “Votre mari est mort, Miss Smith.” Pouf, madeleine.

    Et je reste tout froid à l’intérieur au travail. “Votre mari est mort, Madame Pichon” Pfuit, lézard. “Oh, Thomas, y’a un mec devant toi, il est mort, il est MORT! hou hou!” me hurle la madeleine. Mais le lézard est plus fort, il a la dalle et se demande si ces prochains Divx sont arrivés sur son ordi. Divx qui font pour certains faire pleurer la madeleine, allez comprendre.

    A début je croyais que c’était une histoire de nom de famille, que Smith avait un potentiel plus lacrymal que Pichon, mais je ne suis pas sûr.

    C’est peut-être à cause de la musique.

    • Vrai vie ==> pas de musique de fond ==> lézard.
    • Fiction ==> violons ==> madeleine.

    Pour objectiver tout ça, on pourrait imaginer un truc dans le style: Randomised double-blind comparison of sad music versus “petit bonhomme en mousse” on “Madeleine syndrom”

    “Attendez Madame Pichon, n’entrez pas, je vais chercher un CD, je vous raconterai tout après.”

    Sérieusement, c’est angoissant. Je sais que je devrais ressentir quelque chose, hein, je suis un lézard bien élevé. En même temps, j’ai tellement galéré pour contrôler mes émotions dans les situations d’urgence et ne plus trembloter en préparant une seringue d’adrénaline que j’applique le même “lézard-style” aux situations ou l’urgence n’est plus du tout, du tout urgente.

    Alors bien sûr, le lézard ne ressent pas grand chose, mais il n’est pas con. Du coup, il tente de donner le change, avec des tas de phrases, ou au contraire des tas de silences. Souvent, le lézard est assez fier de lui, parce qu’il trouve qu’il parle super bien aux gens. Après quoi, il se rend compte qu’il s’est contenté de s’écouter parler, sans vraiment s’assurer qu’il n’était pas totalement à côté de la plaque.

    Et puis parfois, comme ça, la madeleine revient en force, de préférence vers  trois heures du matin. Et comme elle est restée planquée des heures et des heures, ben elle se venge.

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    Et j’ai noté dans mon carnet à spirales

    Devant le bloc: “Alors, le code du vestiaire c’est A8924, le bureau des IADE, c’est 8254B. Tu as une carte pour le distributeur de tenues, il faut composer le 2542 puis dièse. Tu arrives à 6h57 et tu pars à 14h36.”

    Devant la salle 9: “Quand le patient arrive, c’est 2 perf, une artère, induction Suf’ / Diprivan en AIVOC, pour le sufenta tu n’oublies pas de monter la cible avant la sterno, vers 0.5. Moi je purge la ligne d’artère, mais d’autres ne la purgent qu’au dernier moment, mais bon, je vois pas trop l’intérêt, hein.  Ensuite on met une Swan avec la SvO2, c’est celle qui a la manchette jaune. Pas la bleue, hein, la jaune. Tu calibres comme ça: bip, biiiiip, bip bip, puis tu valides comme ça: bip.”

    Devant le planning: “lui, il est sympa. Lui, c’est un gros gros con. Lui il a l’air sympa, mais en fait c’est un gros con. Elle, elle est odieuse mais en fait elle est sympa.”

    Devant le téléphone: “Pour biper, c’est 59, tu attends 2 sonneries, ensuite 596847#, une sonnerie, numéro de bip, tu entends la voix qui te dit: “enregistré”, tu raccroches. Pour appeler en cardio, c’est 22653, 22654 ou 22655, mais elles ne répondent jamais dans les étages.”

    Devant la machine à café: “C’est Robert qui s’occupe des commandes des capsules, le marron est un peu fort, le vert foncé est très très bon, le bleu c’est le déca, le rouge c’est de la merde, mais tu fais comme tu veux, il faut donner ta commande le 5 du mois, sinon tant pis.”

    Nouveau stage. Ouaip. J’en ai marre, là.

    La vidéo ci-dessous représente avec la plus grande rigueur scientifique mes capacités cognitives après deux heures de ce traitement.

     

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    Le ridicule ne tue pas, mais il peut endormir.

    J’ai un peu de mal à écrire de bonnes grosses histoires, avec tout plein de paragraphes. Ou plutôt si, j’ai pas mal d’histoires en cours d’écriture, mais qui ne résistent pas à la relecture du lendemain.

    Alors, contrairement à d’autres blogs qui glandent, j’assume et j’écris des trucs faciles.

    C’est pour une bonne cause, quand même, parce que j’ai probablement découvert le dispositif médical le plus pervers du monde merveilleux de l’anesthésie pédiatrique.

    Schématiquement, endormir un enfant qui a suffisamment de connexions neuronales pour avoir peur, ça passe ou ça casse.

    ça passe: “Coucou Matheo! alors, on t’as tout bien expliqué? Tu vas respirer fort fort fort dans le masque, et tu vas t’endormir tout doucement. On chante? “

    ça casse:Mamaaaaa coucou! aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa Bon… aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa Allez, balance les gaz… aaaaaaaaaaammmmmmfffffffffffffffffffff……………………….”

    Un médecin qui en avait probablement marre de plaquer le masque sur des dizaines d’équivalents US de Enzo-Lucas-Mathis-Emma-Lea-Clara, a décidé de créer un casque à abrutir les mômes en douceur.

    distractor Ce système, d’un design probablement très tendance dans les premiers Star Trek, se propose de tromper la vigilance des nains braillards avec ce qui semble être une vieille Game Boy, un casque, et surtout avec un système d’inhalation de protoxyde d’azote. L’objectif étant de bien ramollir avant l’induction avec un gaz gentil, avant de passer au gaz méchant qui sent mauvais.

    Oubliés, donc, le gant-bonhomme, les électrodes-oreilles magiques, le grand cerf dans sa maison, la lumière-magique-au-bout-du-doigt, tout ça c’est ringard, dépassé, l’avenir est à la méthode dite “du furet” avec plein de nouvelles technologies dedans.

    Eh ben docteur, ton casque il est tout moche, et si je retourne un jour en pédiatrie je continuerai à dessiner des bonhommes sur des gants.

    Source (quand même): http://www.pedisedate.com/Home.html

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    Alpinisme et sadomasochisme

    everest Aujourd’hui, je vais faire mon Lawrence Passmore et vous parler d’un article paru dans le New England Journal of Medicine. Le NEJM, quoi.

    Ouais, je lis le NEJM. Enfin, je lis Yahoo santé, qui quelque fois cite le NEJM entre deux articles sur le diabète et l’obésité. Après je lis l’abstract et je m’arrange pour le citer dans les dîners semi-mondains. Mais là, j’ai tout bien lu.

    Une équipe médicale a mesuré avec précision le degré d’hypoxie des alpinistes qui grimpent l’Everest. Des gaz du sang en air ambiant, bien sûr, sinon c’est pas rigolo.

    A 8400 mètres, la PaO2 moyenne des grimpeurs était de 24,6 mmHg. Un des quatre avait 19,1 mmHg. Pour ceux à qui ça ne dit rien, c’est bas. C’est même super, super bas.

    J’ai donc appris deux choses:

    • 24 mmHg de PaO2, c’est finalement pas si mal. En tout cas c’est ce que répondrai à l’anesthésiste stressé qui veux absolument que je réussisse à ventiler le gros monsieur avec une barbe.
    • Il y a des gens qui, après avoir grimpé 8400 mètres par -40°C, acceptent de se faire ponctionner l’artère fémorale par des gens largement aussi anoxiés qu’eux. Ce qui suppose un sens du sacrifice très développé, ou une volonté farouche d’avoir son nom dans le NEJM.

    PS: La capacité de réussir sa ponction était un critère d’évaluation des capacités cognitives. Tout comme la capacité de parler à la radio sans trop raconter n’importe quoi…

    PS2: Le monsieur qui avait 19 mmHg de PaO2 va bien, il vous embrasse.

    L’article ICI

    Photo: http://www.everestnews.com/

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