Faut être très gentil avec cousin Blado

Monsieur Bladovic est arrivé en réanimation une nuit. Accident de chasse. A Bondy. Dans un parking.

Au fil des années, j’ai pris l’habitude de ne pas faire le difficile avec les excuses bidons de patients en mauvaise posture.« Vous étiez tout nu dans votre cave et vous vous êtes assis par mégarde sur une carotte ? Oh ben ça c’est pas de chance, quand même !

Donc accident de chasse dans un parking, vous pensez si je prends sans broncher.

Je n’ai pas vu Monsieur Bladovic arriver, par contre, j’ai vu les 20 Mercedes et la centaine de Bladovic’s dans les couloirs le lendemain matin.

C’était déjà du bel accident de chasse, avec deux balles au sanglier dans l’abdomen. Monsieur Bladovic avait passé pas mal d’heures au bloc, d’où il était ressorti allégé de plusieurs mètres de grêle, de tas de bouts en moins et de drains en plus.

Monsieur Bladovic trônait dans son lit, étalant voluptueusement ses 120 kilos. Avec les quinze centimètres de sonde d’intubation qui dépassaient de sa moustache, il ressemblait à un parrain adipeux de seconde zone machouillant un cigare cubain, affalé dans un matelas gonflable au milieu d’une piscine vulgaire. Je l’aimais déjà.

Autour de lui, une bonne vingtaine de disciples guettaient avidement le réveil du boss. Pour hâter la guérison, l’icône d’un saint quelconque était collée sur son épaule, tandis que la femme du patron lui versait de l’eau bénite sur la tronche en demandant à Marie de bien vouloir gérer le problème avec son Fils et le Saint-Esprit, amen.

En quelques secondes, j’ai compris que ma vie professionnelle allait être relativement compliquée les prochains jours. J’étais optimiste.

Deux mois. Pendant deux mois, une bonne partie de la Blado’s family a campé jour et nuit dans la salle d’attente, bloquant les couloirs pendant les transferts au scanner ou au bloc, débarquant à l’improviste à quinze dans la chambre, des nourrissons braillards dans les bras.

Oh, sinon ils étaient gentils, hein, jamais de menaces flagrantes, juste un pauvre petit sourire :« Toi très gentil avec cousin, hein? ». Ah ben oui, ok, moi très gentil alors. Moi d’autant plus gentil que le gars qui m’a dit ça avait un chapeau. Or, m’avait confié un aide-soignant spécialiste, « Les gars qui ont les chapeaux, c’est les boss, tu les fais pas chier« .

Et puis chapeau ou pas, la famille connaissait chaque membre de l’équipe, son planning, sa voiture et son adresse personnelle, ce qui nous incitait plutôt à être sympa avec Cousin Blado.

Le fils de Monsieur Bladovic était très malin : au prix d’un effort cérébral extrême, il avait un jour conclu qu’il existait un rapport plus ou moins direct entre les informations affichées sur l’écran du scope et l’état de santé de son papa.

Comme il ne savait pas lire, il s’exprimait en codes couleurs, ce qui pour les non initiés posait quelques problèmes de compréhension. J’ai finalement compris que le vert, c’était la fréquence cardiaque, le rouge la pression artérielle, etc.

Comme fiston appelait toutes les nuits (quand il ne dormait pas dans la salle d’attente), toutes les nuits, la conversation ressemblait à peu de chose près à ça :

- La réanimation bonsoir ?
- Comment y va le rouge ?
- Pardon ?
- Oh ! Comment y va le rouge !
- Quoi le rouge ? Vous êtes qui ?

C’était généralement le moment ou je saisissais le combiné :

- Alloooooooo…
- Le rouge ! comment y va le rouge ?
- … Ben le rouge y va bien …
- Et le vert ? Comment y va le vert ?
- Ah ben le vert y va pas mal non plus, hein.
- Et le blanc, comment y va le blanc ?
- Aaaah le blanc se porte comme un charme cher Monsieur !
- …
- …
- Y va bien ou y va pas bien ?
- Ouais, y va bien le blanc…
- tût tût tût…

"Comment y va le vert ?"

Un malin, vous dis-je.

Un jour, j’ai tenté une variante, qui consistait simplement à dire la vérité. J’ai eu le malheur de répondre que le blanc il allait pas très bien. Il était 3 heures du matin.

A 3h15, l’interne arrive en courant : « Putain il se passe quoi avec la température de Bladovic, bordel ? »

« Arrête de gueuler comme un con au milieu des chambres, et rien n’a changé depuis que tu es parti te coucher, putain toi-même« , rétorquais-je. Oui, je suis plus courageux avec les internes qu’avec les Bladovic’s.

Quelques minutes plus tard, j’ai eu l’explication : Paniqué, Gros Malin a appelé un gars au chapeau-qui-a-appelé-notre-chef-de-service-qui-a-appelé-le-sénior-de-garde-qui-a-bippé-l’interne.

Tout ça parce que « le blanc, y va pas bien. »

Pendant un mois, j’ai été complice, comme beaucoup : je n’ai jamais osé opposer un non franc et massif à leur manque total d’intérêt pour tout ce qui pouvait ressembler de près ou de loin à une règle de vie en société.

Oh, j’ai bien tenté d’expliquer que non, un onguent fait maison sur une stomie ce n’était pas une bonne idée, que les couvertures étaient plutôt à usage des patients que pour équiper la salle d’attente, ils opposaient une telle inertie que j’ai assez vite renoncé.

Ah, si, une fois j’ai jeté un quignon de pain et une bouteille dégueulasse. Grosse erreur, il paraît que j’ai balancé le corps et le sang du Christ. La boulette.

C’est un gars au chapeau qui m’a expliqué en vague français que si la prochaine fois je pouvais m’abstenir, la mama serait contente. Parce là, elle était vachement pas contente, la mama, que je balance son petit bricolage. Dans le sac jaune, en plus. Moi, l’ancien scout de France !

Finalement, Monsieur Bladovic est sorti vivant de réanimation, après avoir failli mourir trois ou quatre fois. Dans ces moments, je plaignais un peu mon chef de service, seul, entouré d’une vingtaine de gentils cousins.

A sa manière de regarder ses pieds, je crois que lui aussi, il était au courant pour le coup des chapeaux.

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26 réponses à Faut être très gentil avec cousin Blado

  1. marlounette dit :

    y va pas bien le vert :) tous ces petits détails se retrouvent dans chaque famille Blado, je les voit souvent dans la hall du chu où je travaille sachant que la mairie leur a légué un terrain à coté du parking personnel :) la dernière fois c’étais bladogirl et les mêmes appels en pleine nuit à 10 min d’intervalle mais un progrès ils demandaient en terme médicaux la tension artérielle réponse la même qu’il y a 10 minutes monsieur…

  2. doudou dit :

    Trés tres gentil il faut etre ! J ai assiste une fois a la demi destruction d une réa a l annonce de la mort du patriarche :garder son calme avec 2 infirmières et la moitié des vitres par terre cool!

  3. carole dit :

    Merveilleuse histoire ! Et très beau style. Bravo, continuez.

  4. soizen dit :

    A côté les Soprano sont des modèles de tenue et de politesse…
    Récit absolument incroyable, d’ailleurs j’ai eu du mal à l’encaisser ! C’est du réel tout ça?

    • william dit :

      des Blado’s il y en a dans toutes les réa…
      et parfois ça tourne vinaigre
      une fois on m’a offert un telephone portable presque neuf; c’étaient les ptits cousins Blados.

  5. 10lunes dit :

    Ravie de te retrouver – enfin – sur le net. Ton dernier site était toujours dans mes favoris, dans l’espoir que …
    Et bonjour au cousin Blado !

  6. la loutre dit :

    Youpi !!!
    Tel le jedi, te revoilà enfin « uninfirmier-père-castor-j’adore » !
    Depuis le temps que nous nous languissions de toi :-)

  7. Mel dit :

    Très beau style en effet, j’aime beaucoup.
    Me rappelle aussi plein de souvenirs…

  8. Luk dit :

    Ravi de te retrouver après ces longs mois!

    J’avais oublié l’histoire d’Odile, tellement vraie un peu partout :)

  9. Babeth dit :

    J’adoooooooooooooooooore!!!! Et j’imagine tout à fait l’ambiance, il manque juste la petite musique :-)

  10. zigmund dit :

    je vous découvre juste là
    j’ai ri (même pas jaune)
    je suppose que comme vous j’aurais également filé doux…mm si jusqu’à présent mes contacts avec ce type de patient (rare dans ma campagne )ont toujours été « cool »

  11. Elvan dit :

    Du bonheur ! Je ne connaissais pas votre blog mais je fais tourner, c’est évident :)

    Merci !

  12. FanFanLeCorsaire dit :

    Du vécu, du vrai et du sérieusement gavant pendant toute la conval du cousin… cependant moi j’ai eu l’option si t’as la grand mere/pere dans la poche il sont plus dociles et « obéissant » (ils ne sont plus qu’a 15 dans les couloirs au lieux de 30)

    - »y va bien tonton? »
    - »oui oui y va « bien »  »
    - »oui comment? »
    - »oh vous savez je suis qu’infirmier, vous devriez demander a l’interne il sait mieux(ou pas) » ==> toi t’avais qu’a pas boire dans ma tasse!

  13. zostere dit :

    J’ai assisté avec un réel plaisir à un éparpillement du mème genre de tribu mais aux urgences.
    Un attroupement, peut être les mèmes personnages, qui voulait rentrer dans la service des urgences avec la mama et le petit qui avait bobo. Un gros bobo.
    Gros barouf et énorme pataquès quand le petit infirmier a décrété que ce serait pas plus de 2 personnes.
    Il a battu en retraite et en est ressorti une charmante infirmière, toute petite et menue, avec un haricot, de la gaze, un flacon et une énorme seringe avec l’aiguille à cheval.

    Pour rentrer il vous faut les vaccins.
    Ca n’a pas mis 10 secondes que la salle d’attente était vide…
    Du vécu !!! J’en ri encore.

  14. ungars dit :

    Trop drôle et trop triste à la fois. Que voulez-vous, braves gens, ce sont les accords de Schengen, la libre circulation de tout les européens en Europe, sans aucune possibilité d’y mettre un terme. Résultat : cette charmante tribu. Car avec un nombre pareille, on dépasse largement le cadre d’une famille, non ? Et nous n’avons pas le droit de protester, sinon par l’humour comme ici, car autrement…

  15. nachtergaele dit :

    pas mal ça me rapelle quelques souvenirs ou moi aussi j’ai été super gentille avec des baldo,ce jour la j’ai eu droit a des regards bien directs,des serrements de mains avec bien des tappotements sur l’epaule tout en m’assurant dans un français approximatif qu’ils mettaient toute leur confiance entre mes mains! ouf le patient est sorti vivant!

  16. Livcorse dit :

    Ahhh comme ça fait plaisir de te relire :-)
    Le ton ne change pas et ça me parle tjs autant !!
    Merci !

  17. william dit :

    je n’avais pas encore ue l’occasion de te remercier pour ces moments de plaisir. j’adorerai savoir raconter comme toi.

  18. Jeannot dit :

    2 balles de sanglier et il s’en sort. Sa graisse a servi de gilet pare-balle.
    Alors vous allez voter pour qui en 2012?

  19. Capt'ain Flam dit :

    coucou !

    Ca fait plaisir de relire quelques news !!

    Je lis mes blogs qu’une fois par mois, voir une fois par an, mais ça fait toujours plaisir de relire les infirmiers et les dresseuses d’ours ;)

  20. Flore dit :

    Je découvre ce récit avec surprise, non sans esquisser quelques sourires….
    Merci pour ces quelques détails…tellement réels!

  21. J’ai eu le meme moment de solitude en stage au samu :-) Les minutes sont longues

  22. Petitsecouriste est de retour sur le net.

    Pas mal du tout cette histoire. Ca me fait penser à un épisode qui est arrivé à un de mes collègues à la Croix-rouge lors des grands rassemblements de gens du voyage. Il chargeait un mec pour une évacuation vers l’hôpital suite à une baston. Le mec chargé de la sécurité sur le camp (interne à la communauté) lui disait avant de partir voyant quelques voitures qui allaient suivre l’ambulance:
    « Ne t’arrête pas »…

  23. nolwenn dit :

    bonjour,
    ton blog est extra!!
    il me fait beaucoup rire, je suis d’accord avec une des lectrice il faut que tu en fasse un bouquin!!! tu cartonnerais!!
    bonne continuation!!

  24. sistersev dit :

    Mortel ! nous à l’hopital psy on a les Bissière qui font faire des séjours prévisionnels aux gamins en vue de monter les dossiers d’AAH. Et si le psychiatre il est pas gentil pour monter le dossier…. les messieurs aux chapeaux y vont l’attendre chez lui direct pour … discuter !
    Et on a aussi quelques détenus mytho du suicide en pré-phase d’évasion (on s’échappe plus facilement de l’hopital !) ou réduction de peine cause grooooos chagrin qui a fait déraper le rasoir…: « elle va tenir sa langue la fermière en pyjama blanc où je la lui coupe ? » OK ! j’ai rien vu, rien entendu, rien dit ! La sagesse chinoise quoi !

  25. Erika dit :

    « … il ressemblait à un parrain adipeux de seconde zone machouillant un cigare cubain, affalé dans un matelas gonflable au milieu d’une piscine vulgaire. »
    Que dire?
    Délicieux !
    Très cool
    Erika ;-)

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